Une activité doublement transformatrice
Pour Christophe Dejours, psychiatre, psychanaliste et responsable de l’équipe « Psychodynamique du travail et de l’action » au CNAM, Conservatoire National des Arts et Métiers,
« Travailler ce n’est pas seulement produire, c’est aussi se transformer soi-même. »
Que notre travail transforme de la matière en biens ou de l’information en services, ça, nous le savons. Mais j’imagine que nous sommes nombreux.ses à ne pas percevoir la transformation individuelle qui s’opère dans notre travail.
Nous avons conscience que notre travail nous permet de gagner de l’argent, d’avoir un statut social plus ou moins valorisant et de pouvoir y exprimer plus ou moins notre créativité.
D’accord, c’est un lieu où nous pouvons apprendre et acquérir des savoir-faire, voire tester des expériences. Mais de là à s’y transformer…
Pour comprendre où et comment s’opèrent ces transformations, nous devons rentrer DANS le travail.
Une activité subjective…
« Le travail est d’abord subjectif, donc non mesurable. » Christophe Dejours
La tâche définit l’objectif à atteindre.
Le mode opératoire décrit le chemin à parcourir pour atteindre l’objectif. C’est le travail prescrit.
Ce chemin est théorique.
Même dans le meilleur des cas, lorsque tout va bien, lorsque le plan se déroule sans accroc, le chemin prescrit par le mode opératoire ne permettra pas d’atteindre l’objectif. Dans les faits, la réalité quotidienne ne colle jamais à la théorie. Des obstacles vont surgir, des imprévus qui vont compliquer la tâche.
Toutes ces perturbations que le réel met entre le travailleur et le travail prescrit vont obliger à créer un chemin plus adapté pour atteindre l’objectif fixé.
Le travail, c’est précisément tout ce que le travailleur va mettre de lui pour créer et parcourir le chemin réel jusqu’à l’objectif.
motivée par la souffrance de l’échec…
Confronté à l’échec du mode opératoire, le travailleur va ressentir des émotions désagréables : frustration, colère, peur, … Pour faire cesser ces émotions désagréables, le travailleur va s’engager physiquement et psychiquement pour comprendre les causes de l’échec, trouver comment sortir de cet échec, y compris par des « tricheries » faisant partie du métier et atteindre l’objectif.
Lorsque la perturbation est minime, déjà vécue ou déjà apprise, l’engagement supplémentaire du travailleur sera limité. Lorsque la perturbation est majeure, inexpérimentée ou inconnue, le travailleur doit engager une part importante de ses ressources physiques et intellectuelles.
Parfois durant plusieurs jours, y compris la nuit, le cerveau du travailleur mouline en tâche de fond pour fournir des solutions. Car même si le travailleur a un contrat avec des horaires de travail, son cerveau, lui, tourne H24 en mode résolution de problèmes.
dont la solution viendra de l’intime.
La solution viendra d’une intuition qui nait de la connaissance intime de la tâche, de la matière, de la technique ou du vivant qui résiste. Cette connaissance intime vient aussi du corps confronté à ce qui résiste.
Et c’est là que se situe la transformation de soi.
Confronté à un réel qui lui résiste, le travailleur doit s’en imprégner, l’observer, le comprendre, pour pouvoir ensuite s’engager tout entier dans la quête d’une solution. Ce processus s’accompagne d’émotions désagréables voire d’une souffrance qui d’abord motivent, puis interagissent avec la quête de solution.
Le travail est donc ce qui permet de combler l’écart entre le travail prescrit et le travail réel.
Le travail vivant est ce qu’il faut rajouter de soi-même aux prescriptions pour venir au bout de la tâche et du réel.
C’est le travail vivant qui permet de s’améliorer, de se transformer, voire de s’accomplir.
Une activité qui ne se mesure pas
Tout ce que le travailleur met de lui pour combler cet écart ne se voit pas et ne peut pas se mesurer.
Nous mesurons la quantité d’heures travaillées. Nous mesurons la valeur produite par ce travail. Nous mesurons la productivité.
Mais ce que chaque travailleur met de lui pour atteindre l’objectif malgré les imprévus du réel, nous ne pouvons pas le mesurer car cela relève de l’intime, du subjectif.
Il n’est pas possible de le déduire des résultats obtenus : un même résultat peut être obtenu facilement si les conditions réelles sont favorables, ou difficilement si elles sont très défavorables.
Par exemple, un même chiffre de ventes ne s’obtiendra pas avec la même quantité de travail dans un territoire très aisé ou au contraire très pauvre.
Une activité qui ne se dit pas toujours
Le travailleur qui trouve la solution est parfois incapable de l’expliquer ou de la transmettre. Lorsqu’elle vient du corps ou de l’intuition, elle ne procède pas d’un raisonnement conscient dont les étapes peuvent être décrites.
La solution trouvée implique de ne pas respecter le travail prescrit qui, par définition, est en situation d’échec. Parfois, la solution est difficilement avouable car elle enfreint les consignes ou ne s’apparente pas à du travail. La transmettre ou la montrer expose à un risque de sanction.





